Portrait / David Pierard, agriculteur à Oppagne

Par Marie-Agnès Piqueray, juin 2009


Rencontre d’un jeune agriculteur d’Oppagne, David Pierard. 
C’est avec beaucoup d’enthousiasme et des idées plein la tête qu’il nous parle de
son métier qu’il défend avec passion.

ADL: Pourriez-vous nous décrire brièvement votre exploitation agricole ?

DP: Mon exploitation agricole compte environ 50 vaches laitières pour une production annuelle de 315.000 litres (quota laitier), une dizaine de vaches allaitantes (élevées pour la viande) et +/- 60 ha de terres agricoles (7ha de maïs, 2 ha d’épeautre et le reste de pâtures).

ADL: Quel a été, jusqu’ici, votre parcours professionnel ?

DP: Après des études d’ingénieur industriel en électro-mécanique, j’ai travaillé pendant 6 mois dans le secteur de la construction comme conducteur de chantier.  J’ai ensuite enseigné la mécanique (agricole) pendant un an et demi à l’école d’agriculture Saint-Quentin de Ciney. Ce qui m’a permis de consacrer du temps à l’exploitation agricole de ma belle-mère qui avait, alors, des ennuis de santé.  Le 15 octobre dernier, j’ai repris l’exploitation, abandonnant, ainsi, le métier d’enseignant.  Les horaires du travail à la ferme, la surveillance permanente du bétail et la charge de travail ne permettaient pas de maintenir les deux emplois en même temps. Pour information, d’après un calcul établi sur base de données de l’administration du ministère de l’agriculture, 1 unité ½ de main d’œuvre est nécessaire ici, soit l’équivalent de minimum 2700 h de travail par an.

ADL: Comment et quand l’idée de reprendre une exploitation agricole a-t-elle germé en vous ?

DP: Fils d’agriculteurs, j’avais déjà des racines dans le secteur agricole …
Ceci dit, rien ne laissait présager que je serai fermier un jour puisque j’ai poursuivi d’autres études. 
Quelques années plus tard, l’avenir en a décidé autrement … 
Il y a 7 ans, j’ai rencontré mon épouse, également fille d’agriculteurs.
Il est important de savoir que l’exploitation était autrefois tenue par mes beaux-parents.  En 1995, mon beau-père est décédé de la suite d’un cancer.  Ma belle-mère s’est alors retrouvée seule à élever ses trois enfants et à gérer l'exploitation.  Saluons ainsi le combat qu’elle a mené pendant près de 14 ans !  Rattrapée par des soucis de santé, il ne lui était plus possible de s’occuper de l’exploitation.  C’est pourquoi je l’ai reprise progressivement.

ADL: Avez-vous bénéficié d’aides pour l’installation ?

DP: Pour avoir droit aux aides européennes, il faut introduire un dossier qui nécessite certaines conditions.
La première est d’être en possession de titres ou qualifications en rapport avec l’agriculture. N’en ayant aucun, j’ai suivi des cours organisés par la FJA (Fédération des Jeunes Agriculteurs) à Marche et à Ciney (2 x 60 heures) : un 1er  cycle de cours sur les techniques de base et un autre consacré aux aspects juridiques du métier (assurances, sécurité, permis…).  La deuxième condition est de justifier une expérience professionnelle de 2 ans (dans mon cas) dans le milieu agricole.  Etant aidant sur l’exploitation, cette condition n’a pas posé de problème.
Et enfin, pour pouvoir prétendre aux aides européennes, l’exploitation doit également répondre à des « normes » de capacité de stockage d’effluents d’élevage.  Ce qui m’oblige à construire rapidement une nouvelle infrastructure.  Les travaux ont, ainsi, débuté en avril.
A ce jour, mon dossier a été accepté par le ministre en charge de l’agriculture.  Il a ensuite été légué à l’administration qui doit ainsi engager la suite des évènements (paiement des aides). 
Un dossier est introduit pour 3 ans.  Nous devons donc planifier anticipativement tous les investissements. Ce qui est une aberration en cette période de crise : comment prévoir ses investissements pour une durée de 3 ans alors que nous ne connaissons même pas le prix du lait de demain ?!

ADL: Ces aides sont-elles indispensables pour la viabilité d’une exploitation ?

DP: A l’heure actuelle, le secteur agricole ne peut fonctionner que grâce aux aides. Une exploitation n’est pas suffisamment rentable sans ces aides.  Nous comptons dessus pour rembourser nos crédits d’investissement.
Parfois, nous sommes dupés par des promesses. C’est le cas du certificat QFL (Qualité Filière Lait). Ce « label » aurait dû permettre de payer plus cher le lait aux producteurs qui respectaient un certain nombre de règles et pratiques supplémentaires.  Seulement, au lieu d’être payé plus avec la QFL, ce sont les producteurs n’ayant pas la QFL qui ont vu le prix de leur lait diminuer.  Ainsi, des investissements ont été consentis pour améliorer la qualité mais sans récompenses.  Cela est injuste !

ADL: N’y a-t-il pas une agriculture à deux vitesses ?

DP: Je pense, en effet, qu’il y a 2 types d’agriculture.  D’un côté, les fermes de petite dimension où le conjoint travaille à l’extérieur ou bien la personne qui fait cela comme « hobby » et de l’autre côté, les associations de fermiers qui travaillent ensemble et investissent dans un matériel de pointe. 
Pour ma part, je me situe plutôt dans la première catégorie.  Mon épouse travaille en tant qu’enseignante à Marche et comme traiteur le week-end.

ADL: Pensez-vous qu’il y a encore un avenir pour les producteurs laitiers ?

DP: Si le marché du lait reste tel quel, je pense que ce sera la fin pour un bon nombre d’entre nous. En particulier, les jeunes agriculteurs (investissements et frais de démarrage) et les producteurs ayant récemment investi dans du matériel (salle de traite, bâtiments…).
Il y a quelques années, les charges ont fortement augmenté (énergie, prix des compléments alimentaires, vaccins, frais administratifs…). Aujourd’hui, le prix du lait a chuté de moitié par rapport à l’année passée (bonne année).  Notre lait est descendu en dessous de 0,20 €/l.  Nous ne savons plus que faire, les charges atteignent pratiquement le niveau des rentrées (sans compter notre main d’œuvre).

ADL: Le mécontentement des agriculteurs a fait la une de l’actualité dernièrement.  Qu’en pensez-vous ?

DP: Le moral d’un bon nombre d’agriculteurs est au plus bas, ils ne veulent plus se battre.  D’années en années, la conjoncture s’enfonce.  Nous avons subi un certain nombre de crises. 
Aujourd’hui, je pense que nous pouvons nous en sortir si tout le secteur se serre les coudes (vétérinaires, firmes d’aliments, marchands de bestiaux, laiteries, administration …). 
Avec de la volonté, ces gens-là peuvent nous aider s’ils ne veulent pas nous voir disparaître.
Mais soyons tout de même un peu optimistes … nous savons, enfin, nous croyons, que la conjoncture s’améliorera un jour.  Le souci est de savoir quand !!!
L’Union européenne est en partie responsable. Si le système des quotas laitiers a vu le jour en ’84, c’était pour garantir la production de lait et son prix sur le marché.  La suppression définitive de ces quotas laitiers est annoncée pour 2015.  Durant la période nous menant jusque là, l’UE augmente chaque année les quotas de 1 à 2%.  Or, si l’offre augmente et la demande reste la même, le prix du lait va encore baisser…
Ce problème de quotas, lié au scandale du lait frelaté en Chine ainsi qu’à l’ouverture des frontières, rend la situation très difficile pour les producteurs.
L’avenir du métier est entre les mains des politiques !

ADL: Voyez-vous des solutions à cette situation ?

DP: Une diversification s’impose.  En ce qui me concerne, j’envisage de passer à l’agriculture biologique prochainement. 
J’ai également d’autres idées : ferme pédagogique (avec création de petits ateliers « volailles », « porcs »…), « ferme gourmande » (avec transformation et vente de produits bio à la ferme), gîte ou chambres/tables d’hôtes…
Bref, les idées ne manquent pas … mais pour cela, il faut des finances, une infrastructure adaptée, du temps … Donc, ce n’est pas encore pour tout de suite !

NDLR : David Pierard possède également un CAP (Certificat d’Aptitude Pédagogique) obtenu après avoir suivi une formation de +/- 600 heures en promotion sociale.

ADL: Quelles sont les raisons qui vous poussent à vous diriger vers le « bio » ?

DP: Plusieurs :
1) Si je veux rentabiliser mes investissements, il faut que je produise plus ou que je sois mieux rémunéré pour ma production de lait.
2) La superficie de mes terres agricoles est suffisante pour alimenter tout le bétail.
3) Je suis sensible à l’aspect environnemental.  C’est la nature qui décide, pas l’homme… 
(Voir le film HOME !) 
4) C’est actuellement une niche pour les agriculteurs, un secteur en vogue et protégé qui va encore évoluer car la demande est là.

ADL: A quand la reconversion ?

DP: Il faut savoir que la reconversion vers l’agriculture biologique dure 2 ans (durée nécessaire, pour la terre, pour éliminer les engrais ou pesticides de synthèse utilisés auparavant). 
Entre-temps, le prix du lait reste celui du marché conventionnel avec tout de même une prime de reconversion (versée en fin d’année).
En ce qui me concerne, je préfère y aller progressivement.  Comme je travaille seul (donc, seul à décider), que c’est une technique nouvelle et que nous traversons une période de crise, je préfère attendre encore quelques mois avant de me lancer. 

ADL: Qu’est-ce qui vous attire/motive dans ces différents projets ?

DP: Le « bio » et le tourisme sont des éléments qui peuvent valoriser les produits du terroir ainsi qu’améliorer l’image de l’agriculture en général qui est souvent perçue négativement par la population (pollution des eaux, manifestations en villes…). 
D’autre part, j’aime les contacts humains et le partage d’expériences.

ADL: Quelle a été, jusqu’à présent, votre plus grande crainte ?

DP: C’est avant tout, l’engagement professionnel.  « Se lancer » n’est jamais facile.  Même si, dans mon cas c’est une reprise, il y a toujours des risques.
J’avoue que l’aspect technique et la gestion globale de l’exploitation (finances, santé du bétail, stock, matériel…) m’ont également fait peur.

ADL: Et votre plus grande satisfaction ?

DP: Le fait d’éprouver beaucoup de plaisir à faire ce que je fais. 
Le métier d’agriculteur est riche en contacts humains et avec la nature, tout au long des saisons.

ADL: Quels sont les atouts du métier d’agriculteur ?

DP: En tant qu’agriculteur indépendant, on organise son temps comme on le veut. 
Pas de longs trajets pour aller travailler, tout est sur place ! 

ADL: A contrario, quels sont les inconvénients du métier d’agriculteur ?

DP: Lorsque nous travaillons avec du « vivant », il faut s’attendre à des imprévus (maladie, météo défavorable…). 
De plus, nous sommes soumis à certaines contraintes quotidiennes : la surveillance du bétail (7 jours/7, 24 heures/24), la traite des vaches 2x par jour à heures +/- précises.
Néanmoins, nous pouvons toujours faire appel à un service de remplacement (SEREAL) pour obtenir un coup de main.

ADL: Quels conseils donneriez-vous à ceux qui voudraient se lancer dans ce métier ?

DP: Avant toute chose, de ne pas avoir peur de s’informer, d’aller frapper aux différentes portes pour récolter un maximum de renseignements, de s’entourer de personnes « de bons conseils ».
Il est important aussi de rester maître de sa situation, de garder la main mise sur tout, notamment, en remplissant soi-même les documents.
De laisser mûrir son projet, ne pas vouloir aller trop vite.
Et enfin, de faire marcher la concurrence pour l’achat de matériel, de compléments alimentaires…
Si tout le monde jouait le jeu, les coûts n’augmenteraient peut-être plus autant.

ADL: Et aux parents agriculteurs qui comptent sur le fiston pour reprendre l’exploitation familiale ?

DP: C’est de laisser plus de liberté au jeune repreneur et de déléguer davantage les responsabilités.  Il est important que le jeune développe son projet, qu’il s’épanouisse dans son travail… 
C’est SON projet et pas celui de ses parents !!!

ADL: Quels sont les partenaires locaux ?

DP: Le COMICE agricole des communes de Durbuy et Erezée qui s’occupe d’achats groupés de bâches de silo ou de location de matériel (rouleau de campagne et sorte de GPS pour mesurer les parcelles, établir des plans…).  Sinon, des coopératives telles que les CUMA (Coopératives pour l’Utilisation de Matériel Agricole), la SCAR, la Laiterie de Chéoux (coopérative de récolte et de traitement du lait), les groupements fourragers sont des partenaires avec lesquels les agriculteurs peuvent travailler.

David Pierard se tient à la disposition de tous ceux qui souhaiteraient
le rencontrer, visiter son exploitation ou partager une expérience


David PIERARD
Rue Trois Fontaines 18
6940 OPPAGNE
Tél. 086/21 17 66
Gsm 0498/770.138
davidpierard@skynet.be

Pour plus d’informations :

www.bioforum.be
www.fwa.be
www.fugea.be
http://www.cebio.be/membres/unabpresentation.html
http://agriculture.wallonie.be
www.apaqw.be
www.accueilchampetre.be

Ecoles d’agriculture :

Ecole Technique Provinciale d'Agriculture
Domaine de Saint-Quentin
5590 Ciney
Tél. 083/212064 
Fax 083/216863
ecole.agriculture@province.namur.be
http://www.saintquentin.be/1_Generalites/11_Portique.htm

IPEA
Rue du Canada, 157
4910 La Reid-Theux
http://www.provincedeliege.be/epl/sec/ipea_loc.php

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