Ford Devillers / Rencontre avec Patrice Devillers

Entretien rédigé par Xavier Lechien, octobre 2012

Etre Ford ou ne pas être

Certains métiers vous tombent dessus sans que vous ne l'ayez demandé. C'est comme ça, c'est tout.

Et tout comme Obélix était tombé dans la marmite de potion magique étant petit, Patrice Devillers est né dans l'odeur des moteurs ! Enfin, presque...

Aussi, est-ce parce que la maison Ford Devillers de Barvaux est une référence en matière d'entreprenariat que l'ADL a souhaité franchir les portes du concessionnaire.

ADL: C'est une sacrée aventure familiale ce garage ! Ca vous a toujours paru évident que vous feriez ce métier ?

Patrice Devillers: Je crois, oui. Mais en même temps, je n'ai jamais réfléchi en termes de plan de carrière. Déjà quand nous étions enfants, avec mes frères, nous passions tous nos temps libres au garage. On servait à la pompe. C'était normal de jouer dans les moteurs durant nos vacances. Notre papa est dans la famille Ford depuis 1955. En 1974, il est arrivé à Melreux. Et aujourd'hui, avec mes deux frères, nous sommes sur trois implantations: Melreux (pour la carrosserie), Barvaux et Marche pour la vente et la réparation.

ADL: Comment fonctionnez-vous aujourd'hui ? Quelles sont les clés du succès ?

Patrice Devillers: Houlà ! Pas trop vite de grands mots (rires). Nous sommes constitués en S.A. depuis 1993 et ce malgré les trois implantations. Nous avons une seule société, un seul numéro de TVA. L'aîné de mes frères, Claude, gère le magasin, les garanties et il s'occupe, en outre, de la carrosserie. Il a toujours été de nous trois, le plus à l'aise avec les chiffres et les papiers. Ensuite, il y a Régis, le commercial de l'équipe. C'est sans conteste le moteur économique de la bande. Il se trouve à notre garage de Marche depuis 2005. Et puis moi, qui suis le plus technique, qui m’occupe également du commercial, ici, à Barvaux. A ceci, vous ajoutez le fait que le fils de Claude est mécanicien ici aussi, que le fils de Régis est magasinier à Marche et que nous travaillons tout deux avec nos épouses. Le plus difficile, par contre, est que nous sommes plongés dans nos entités respectives et que nous prenons de moins en moins de temps pour dessiner à trois les perspectives de la société.

ADL: Donc, si je comprends bien, vos frais et bénéfices sont répartis, partagés sur les trois garages ! C'est une affaire qui tourne bien, malgré la crise automobile ?

Patrice Devillers: Je ne vous cacherai pas que les temps sont réellement durs. Nous avons 33 personnes qui dépendent des résultats généraux de l'entreprise. Disons que nous avons osé nous réorganiser à temps. Il y avait une place à prendre. Mais je suis inquiet pour les années à venir. Les pressions du secteur sont immenses et les pouvoirs de décision ne sont plus ici. Le métier a fortement changé dû, notamment, à l'évolution de la technologie. Avant, nos réparations se voyaient, on pouvait facilement expliquer au client quelle pièce était défectueuse et la raison, tant dis que maintenant, avec l’électronique, cela est devenu beaucoup plus complexe. Sinon, les Etablissements Devillers vendent entre 800 et 1000 véhicules (neufs et d'occasion) par an. Nous avons aussi, en permanence, une cinquantaine de véhicules neufs de stock.

ADL: On dirait que vous vous sentez dépossédé de votre métier ! Pourtant c'est aussi pour que la voiture soit moins polluante que la technologie a pris toute cette importance, non ?

Patrice Devillers: D'une part, la technologie évolue et c'est normal. Les moteurs d'aujourd'hui sont presque parfaits. Ce que je regrette, c'est la disparition progressive de la mécanique pure. D'autre part, il ne faudrait pas perdre de vue que c'est la pression du client et surtout de l’état qui pousse aussi à aller dans ce sens. Que la voiture soit une cause de pollution, je suis d'accord, mais saviez-vous qu'un sportif en plein effort dégage plus de CO2 qu'un moteur à bas régime ? On va trop loin, mais le problème c'est qu'on ne saurait plus faire marche arrière. Sauriez-vous vous passer d'une voiture aujourd'hui ? En plus, dans nos milieux ruraux, c'est inimaginable ! Je ne dis pas, la petite voiture électrique, c'est certainement une solution pour les centres villes. Mais avez-vous déjà imaginé ce que l'on fait des batteries en fin de vie ? Dans les années 70, après la crise pétrolière, on avait instauré le dimanche sans voiture. Très bien. Aujourd'hui, il n'y a plus qu'une journée par an et seulement sur Bruxelles ou Liège ! Il y a beaucoup d'hypocrisie à l'égard de la voiture. Tout le monde veut l'utiliser, mais personne n'en veut les contraintes...

ADL: Dans ce contexte, cela doit devenir difficile de former les jeunes recrues ?

Patrice Devillers: Oui. Ce qui est difficile, c'est qu'on cumule deux aspects. Il y a tout d'abord la réalité technique. Quand j'engage un jeune, j'ai envie qu'il sache ce qui fait avancer une voiture. Le B-A BA c'est la mécanique. Ce qui est devenu complexe, c'est le diagnostique automobile. Il faut s'y connaître en électronique et savoir utiliser de manière précise un ordinateur. Les pannes ne sont plus uniquement une question de logique mécanique. Ensuite, je compte beaucoup sur la motivation du jeune à apprendre, à développer sa curiosité. Et là, faut bien reconnaître que je déchante fréquemment. Bien souvent, ils veulent faire 8-17h, sans plus. Enfin, nous avons le cursus Ford qui vient se greffer à tout ça, avec examen à la clé pour les candidats. Des cours globalement intéressants, mais souvent éloignés de notre réalité de terrain. Dû à notre région (climat, état des routes...), par exemple, nous rencontrons des pannes qui n'existent nulle part ailleurs... et qui ne se voient pas dans les cours conçus dans un bureau . C'est alors aux anciens de l'équipe à compléter la formation des jeunes.

ADL: La maison Devillers est réputée pour sa bonne humeur et son service. Vous y accordez une attention particulière ?

Patrice Devillers: On a toujours tenu à être le plus transparent possible. Nous sommes tous dans le même bateau. Autrement dit, la réussite de l'entreprise est l'affaire de tous. Nous tenons à cette transparence à l'encontre même de Ford puisque nous maintenons au sein du garage une vitre entre l'atelier et le showroom. J'essaie en fait de garder vivante une phrase que mon papa répétait souvent : "N'oblige pas les autres à faire ce que tu ne voudrais pas faire toi-même !" Il n'y a pas de tâche ingrate ou dévalorisante. Tout concourt au bon fonctionnement général.

ADL: C'est pour ça que vous avez obtenu la certification ISO et plusieurs titres dont celui très prisé d’indice satisfaction clientèle ?

Patrice Devillers: Peut-être y a-t-il un lien. Mais cette certification ISO est, avant tout, une procédure imposée par Ford. Ils ont des contrôles et audits sur tout et si on ne s'aligne pas, on perd des pourcentages sur la cotation de notre garage. C'est un cercle vicieux dans lequel je ne me retrouve pas. Avec leur standardisation à tout va, ils déshumanisent progressivement notre travail et gomment nos particularités locales. Les normes sont calculées sur des statistiques mondiales, et nous n'avons qu'à suivre. Cela me rend malade et parfois me révolte. Quand je discute avec le Zone Manager des résultats de Ford au dernier rallye, je vois bien que cela ne l'intéresse pas. Moi, je suis né Ford et je suis fier de ces voitures. Je suis avant tout un fidèle de la marque sur le plan personnel. Par contre, l’indice satisfaction clientèle est le résultat d’un travail bien accompli par une bonne équipe reconnue et apprécié par les clients.

ADL: Quel est votre regard sur la crise actuelle dans laquelle, notamment, le secteur automobile souffre ?

Patrice Devillers: J'ai toujours pensé et observé que nos clients aiment leur voiture. Ils en prennent soin, se saignent parfois pour elle. Elle représente une part importante des budgets des ménages, mais néanmoins l'ambiance est difficile. Les achats se font plus discrets, on parade moins avec une nouvelle voiture face aux voisins. L'Etat, de plus, ne nous a pas aidés avec les taxes sur les grosses cylindrées. Ce qui fait qu'au final, nos marges sont de plus en plus faibles. C'est bien simple, aujourd'hui, je n'encouragerai pas un jeune à se mettre indépendant garagiste car ce n'est plus rentable.

ADL: Qu'est-ce qui fait que, chaque matin, vous avez du plaisir à venir travailler ?

Patrice Devillers: J'ai toujours fait du mieux que je pouvais ce que j'avais à faire et ce que je recherche le plus est la satisfaction du client par le service qu'on a pu lui rendre. Etre honnête dans son travail et surtout trouver normal de sourire et de dire merci autour de soi et encourager les membres de l'équipe sont des constantes qui me font avancer !




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